La Bible est-elle sexiste ?

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16/07/2021

La Bible, non, répond la théologienne Valérie Duval-Poujol, mais les traducteurs le sont assurément !

LES TRADUCTIONS SEXISTES DE LA BIBLE

Nous connaissons tous l’adage, « traduire, c’est trahir ».

En tant que traductrice de la Bible moi-même, je n’irai pas jusque-là mais ce qui est sûr, c’est que traduire, c’est toujours interpréter et les traducteurs, enfants de leur siècle, ont parfois fait des choix davantage influencés par leur culture que le texte grec ou hébreu. C’est pourquoi nous avons aussi le droit d’inventaire sur les choix qu’ils ont faits. Je pourrai aborder les à priori confessionnels des traducteurs, ou racistes, aujourd’hui je vais vous présenter les à priori sexistes.

À l’époque où les femmes étaient reléguées au second plan, les traducteurs comme les théologiens étaient convaincus de lire dans les Écritures que la femme était au second plan ! Et ils nous ont transmis un texte, des traductions, des titres de passage, qui exprimaient une coloration sexiste. C’est ce qu’Élisabeth Moltmann-Wendel appelle « la patriarcalisation de l’Évangile par nos traductions de la Bible ».

Un des éléments à noter c’est que pendant des siècles, les traducteurs ont été des hommes, uniquement des hommes ! Jérôme au 4ème siècle, Luther au 16ème, Segond, Osty, Darby à l’époque moderne, tous des hommes ! Ce n’est que récemment que des femmes ont rejoint les équipes de traduction.

Nous n’allons pas voir un inventaire exhaustif de tous les passages traduits de façon sexiste, mais quelques exemples significatifs, sachant que vous en trouverez d’autres dans mon ouvrage La Bible est-elle sexiste ?

  • Les textes avec anthrōpos

Le grec et donc le NT dispose de 2 mots différents pour l’homme mâle et l’Homme être humain. Lorsque le terme anthrōpos est employé, cela signifie l’humain en général, en opposition à l’animal. Lorsque l’on veut désigner spécifiquement l’être masculin, on utilise anēr/andros. Ainsi Matthieu 14,21 dans l’épisode de la multiplication des pains évoque cinq mille hommes (pluriel d’anēr) rassasiés, sans compter les femmes ni les enfants.

Toutefois les traductions françaises ont tendance à laisser le terme masculin homme dans tous ces cas, même lorsque le mot grec est anthrōpos… « homme » étant considéré comme globalisant, incluant aussi les femmes. Certes, ce sens générique est une possibilité qu’offre la langue française, mais du coup, on ne sait pas quand celles-ci sont réellement incluses dans le texte en grec. Alors que pour les premiers auditeurs, c’était évident ! Ce choix de traduction participe à les invisibiliser. Or cela a des incidences importantes dans les passages qui évoquent la place de la femme dans le couple, l’Église ou la société. Prenons deux exemples très emblématiques.

2 Timothée 3,17

Paul, au verset précédent, dit à Timothée que « toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner la vérité, réfuter l’erreur et former à une manière de vivre conforme à ce que Dieu demande. » Il poursuit : « Ainsi, l’homme de Dieu se trouve parfaitement préparé et équipé pour accomplir toute œuvre bonne. » (Darby, Semeur, T.O.B., Bible de Jérusalem)

En grec, on a bien anthrōpos, c’est-à-dire l’humain/la personne qui appartient à Dieu. Donc les femmes aussi sont préparées et équipées pour accomplir toute œuvre bonne !

2 Timothée 2,2

« Et l’enseignement que tu as reçu de moi en présence de nombreux témoins, transmets-le à des hommes dignes de confiance qui seront capables à leur tour d’en instruire d’autres. » (Darby, Semeur, T.O.B., Bible de Jérusalem) Le grec dit : des personnes dignes de confiance (pistoi anthrōpoi). Ainsi, transmettre un enseignement que l’on a reçu concerne aussi les femmes !

On retrouverait cela en partie en hébreu avec ish et adam.

Il ne s’agit pas d’une traduction féministe, mais seulement de trouver en français un équivalent adéquat au mot grec ou hébreu, lorsque celui-ci inclut les deux sexes.

  1. Des passages de l’Ancien Testament

Cette non-visibilité de la présence de femmes dans les termes choisis en français, alors qu’elles sont incluses dans le grec ou l’hébreu, sont frappants en de nombreux passages du premier testament.

  • Proverbes 19,21-22

Darby : « Il y a beaucoup de pensées dans le cœur d’un homme ; mais le conseil de l’Éternel, c’est là ce qui s’accomplit. Ce qui attire dans un homme, c’est sa bonté ; et le pauvre vaut mieux que l’homme menteur. »

La Nouvelle Français Courant préfère une formulation qui, comme le texte hébreu, inclue aussi le genre féminin : « Les êtres humains élaborent de nombreux plans, mais seule la décision du Seigneur se réalise. Ce que l’on attend d’une personne, c’est la bonté. Mieux vaut être pauvre que menteur. »

  • Ruth et Boaz

Il est frappant que dans le livre de Ruth, aussi bien Boaz (2,1) que Ruth (3,11) sont tous deux décrits par le même qualificatif, « hail » qui les place délibérément au même niveau… Mais on ne traduit pas pareil ce même mot selon que c’est un homme ou une femme : Lorsque ce terme décrit un sujet masculin, on le traduit « vaillant, compétent, notable, en position d’autorité, riche » ; mais appliqué à des femmes, il est rendu avec une connotation plutôt domestique, allant même, dans certaines traductions jusqu’à « parfaite maîtresse de maison » ! Il signifie littéralement une femme de force (force physique, mentale) et peut se traduire : une femme dynamiquecapablecompétente dans tous les domaines.

On évitera la traduction de « femme forte », qui évoque plutôt des vêtements de grande taille !

Dans des traductions plus anciennes, l’écart entre la traduction du même mot s’il est appliqué à un homme ou à une femme était encore plus grand : on traduisait ce même mot par « vertueuse » au féminin pour Ruth et « vaillant ou valeureux » pour le masculin, pour Boaz[1]. A partir de ces différences de traductions, certains commentateurs ont élaboré sur le dessein divin différent pour les hommes et les femmes, les uns étant appelés à être valeureux, vaillant, des hommes forts, de pouvoir, tandis que les autres (les femmes) seraient appelées à être vertueuses : la modestie et la vertu comme attribut féminin… et non la force, des femmes de pouvoir, alors que l’hébreu emploie le même terme !

Peut-être une traduction moins discriminante, adoptant la même formule pour les deux sexes seraient : femme de valeur/homme de valeur.

Notons que c’est aussi le terme qui décrit l’épouse en Proverbes 31 : la femme de valeur !

Genèse 2,18 Le Seigneur Dieu dit : « Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul. Je veux lui faire une aide (ezer kenegdo) qui lui soit accordée. » (TOB)

La plupart des traductions modernes évoquent l’aide que représente la femme pour l’homme (Bible de Jérusalem, T.O.B., Segond, Semeur, Darby, Bayard, Chouraqui). Mais de quelle aide s’agit-il ? C’est un mot fourre-tout, un peu faible. Elle lui repassera ses chemises ? Elle élèvera les enfants pendant qu’il progresse dans sa carrière ?

Malheureusement, on a mal compris le terme ezer kenegdo, et ce verset a été utilisé pour légitimer et enseigner que la femme est quasiment une esclave de l’homme, et que les rapports entre les deux sexes sont des rapports de domination/soumission. En plus, on lit ce passage à chaque mariage ! D’ailleurs l’idée que la femme soit une aide, et non un vis-à-vis, n’a pas été appliquée seulement au couple, mais plus largement à la place de la femme dans l’Église ou dans la société.

Or ezer kenegdo ne signifie pas cela du tout ! Le premier mot, ezer, décrit une collaboration lorsque la force d’une personne est insuffisante : il devrait donc être traduit par « soutien, secours », et même « salut ». D’ailleurs, dans la plupart des occurrences dans l’A.T., c’est Dieu que ce terme désigne.

Le second mot est capital aussi : cette aide est qualifiée de kenegdo. Cette expression rare signifie littéralement « comme en face de lui », « correspondant à lui ».

Ainsi, lorsque la Genèse dit que la femme est l’ezer kenegdo de l’homme, elle ne veut pas dire qu’elle est une « aide », comme on le traduit (mal) la plupart du temps. Il vaudrait mieux dire que la femme et l’homme seront l’un pour l’autre un alter ego : « Je vais faire une force lui correspondant », « un allié qui soit son homologue », « un secours comme son vis-à-vis ». D’où le choix de la Nouvelle Français Courant : « Le Seigneur Dieu se dit : « Il n’est pas bon que l’être humain soit seul. Je vais lui faire un vis-à-vis qui lui corresponde, capable de le secourir. » »

  1. Des passages du Nouveau Testament

Éphésiens 4, 11-12

Ce passage évoque les dons que Dieu fait à l’Église.

Semeur : « C’est lui qui a fait don de certains comme apôtres, d’autres comme prophètes, d’autres comme prédicateurs… Il a fait don de ces hommes pour que ceux qui appartiennent à Dieu soient rendus aptes à accomplir leur service en vue de la construction du corps de Christ. » Cette expression en italique ne se trouve pas dans le grec ! Elle donne pourtant l’impression que les ministères mentionnés (apôtre, enseignant…) sont réservés aux hommes. Alors que le grec énonce : « et lui-même a donné les uns apôtres… C’est ainsi qu’il a rendu celles et ceux qui lui appartiennent aptes à accomplir leur service pour que se construise le corps de Christ. »

Romains 16

Phoebe, appelée « servante » au lieu d’être ministre de l’Eglise de Cenchrées

Junia, « apôtre remarquable », masculinisé au 13° siècle en Junias

Luc 24,29 et Actes 16,15

Luc dresse un parallèle entre l’attitude des disciples d’Emmaüs, d’origine juive, qui insistent auprès de Jésus pour qu’il reste auprès d’eux (Luc 24,29) et celle de Lydie, d’origine païenne, première convertie d’Europe, qui insiste auprès de Luc et de Paul pour qu’ils demeurent chez elle (Actes 16,15) : le même verbe grec, assez rare, ne se trouve qu’en ces deux textes dans tout le N.T. Or les traducteurs ne le rendent pas toujours de la même manière, selon qu’il s’applique à Lydie, une femme, que l’on fait passer pour brutale, sans délicatesse (elle « oblige », « force » ou « contraint ») ou aux disciples d’Emmaüs qui seraient plus doux envers Jésus (ils « invitent instamment », « retiennent avec insistance », « ils le pressent », « ils s’efforcent de le retenir »). Le choix de ne pas rendre ce verbe de la même manière empêche le lecteur de percevoir une intertextualité, « une analogie théologique signifiante » entre ces deux récits : « le fait pour Lydie de rencontrer un apôtre témoin du Christ et de l’Évangile suscite une joie intérieure et un désir de le retenir qui est de même nature que celui que les premiers disciples ont éprouvé à rencontrer Jésus ressuscité », note Marc Rastoin. Les disciples d’Emmaüs, Juifs, ou bien Lydie, païenne, ont vécu cette joie, une joie nourrie par l’explication des Écritures, peu importe leur origine ou leur genre.

Actes 9,36

Bible de Jérusalem et Segond : « Il y avait à Joppé parmi les disciples une femme du nom de Tabitha, en grec Dorcas. » En grec, cette femme remarquable est caractérisée par l’emploi du mot « disciple » au féminin : « Il y avait à Jaffa une disciple appelée Tabitha » (Nouvelle Français Courant). C’est le seul emploi dans le N.T. du mot grec disciple au féminin ; or certaines versions rendent invisible cette spécificité en utilisant un pluriel indifférencié absent du grec, « parmi les disciples ».

L’expression « frères et sœurs »

Dans les épîtres, les enseignements de Paul ou des autres auteurs du N.T. commencent fréquemment par cette appellation : Adelphoi ! la plupart du temps traduit Frères ! Or dans ce contexte épistolaire, adelphoi renvoie aussi à des sœurs, puisque souvent l’auteur emploie ce terme, puis tout de suite après s’adresse directement à des chrétiennes de la communauté à qui il écrit. C’est le cas en Philippiens 4,1 où Paul écrit adelphoi ! puis aux v.2 et 3, il s’adresse à deux femmes ; c’est aussi le cas en 1 Corinthiens 7,15 et en Jacques 2,15.

D’ailleurs Paul lui-même, lorsqu’il cite, ou traduit un passage de l’A.T., choisit une traduction non sexiste. Ainsi en 2 Samuel 7,14, Dieu parle de son peuple : « Je serai un père pour lui et il sera un fils pour moi. S’il agit mal, je le punirai comme un père punit son fils. » Lorsque Paul reprend ce verset, il adopte un langage épicène, égalitaire. En 2 Corinthiens 6,18 nous lisons : « Je serai un père pour vous et vous serez des fils et des filles pour moi, dit le Seigneur tout-puissant. » Les « filles » ne sont pas dans l’hébreu de 2 Samuel 7. Mais comme Paul veut s’adresser autant aux hommes qu’aux femmes de Corinthe ; alors l’apôtre adapte sa citation ou sa traduction. Et il ne le fait pas par un effet de « mode féministe, venant du monde », reproche qui est souvent fait aux traductions faisant un effort épicène, alors qu’il s’agit bien plutôt de respecter l’esprit du texte lui-même et non sa lettre, par une compréhension littéraliste. Choisir de rendre adelphoi par frères et sœurs et pas seulement par frères n’obéit donc pas à une pression « mondaine », mais poursuit la mentalité d’adaptation qui habitait déjà Paul, parce qu’il s’adresse bien aux deux sexes. Les plus taquins oseront dire : si même Paul l’a fait… ! Osera-t-on un jour dans les futures traductions et révisions de la Bible évoquer les frères et sœurs des épîtres ? C’est ce qu’ont déjà fait, avec audace et fidélité à l’esprit du grec, la Segond 21, la Semeur et plus récemment la Nouvelle Français Courant. Soulignons que cette dernière a adopté comme un de ses axes de révision principaux de veiller à un langage plus épicène.

J’ai commencé par le cas des traductions mais les éditeurs ou les traducteurs exercent aussi leur influence par le péritexte, c’est-à-dire tout ce qu’ils ajoutent autour du texte, qui est souvent tout aussi sexiste et rend encore plus invisibles les femmes de l’Ancien ou du Nouveau Testament : les notes, les titres….

De façon générale, les femmes sont absentes des titres des paragraphes, et sont ainsi plongées dans l’oubli par les éditeurs ou les traducteurs. Il ne serait que justice de les rendre visibles lorsqu’elles sont le personnage principal ou co-principal du chapitre (ex : « Rahab » au lieu de « les espions à Jéricho »).

Un exemple frappant concerne Marthe. Quand Pierre déclare à Jésus « Tu es le Messie », la plupart des bibles indiquent en titre : « Pierre déclare que Jésus est le Messie » (Matthieu 16,13 ; Marc 8,27 ; Luc 9,18). En revanche lorsque Marthe déclare la même chose « Je crois que tu es le Messie » (Jean 11,27), elle disparaît et l’on n’a que : « Jésus est la résurrection et la vie » ! La formidable confession de foi de Marthe est ainsi rendue invisible, minimisée, alors qu’il serait plus juste de choisir : « Marthe reconnaît en Jésus le Messie » ou « Marthe déclare que Jésus est le Messie » (ou Christ, la traduction en grec de Messie).

Pour conclure :

La Bible propose un message extraordinairement libérateur pour les femmes comme pour les hommes ! Une version moins sexiste, respectant du coup l’intention du grec ou de l’hébreu, permet de mieux s’en rendre compte. Les traductions en français sont encore peu avancées sur cette voie, sans doute parce que le français lui-même a longtemps gardé des réflexes machistes, comme lorsqu’on nous enseigne à l’école que « le masculin l’emporte sur le féminin » ou que, quand on dit l’homme, « on embrasse toutes les femmes ».

[1] Suzanne Mc Carthy, Valiant or Virtuous? Gender Bias in Bible translation, Wipf &Stock, 2019

Coproduction : Campus protestant / Servir ensemble – servirensemble.com
Intervenante : Valérie Duval-Poujol

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